‘Andorra ou les hommes d’airain’

Dans l’avant propos à son roman Andorra ou les hommes d’airain, Isabelle Sandy écrit :

“Qu’on veuille bien me passer “le moi haïssable”. Comment, sans ce fidèle témoin, attester de la sincérité d’une théorie qui n’est, comme toutes les théories, que l’expression d’un gout personnel assaisonné de raisonnement?”

Ainsi, prend-elle ses précautions oratoires pour affirmer la liberté de sa création et la subjectivité de son approche de ce petit pays voisin, de son Ariège natale. Andorra lui inspire ici une histoire complexe où se marient roman, étude sociologique, poésie, et guide sentimental du pays andorran. Elle écrit l’Andorre au cœur et je la lis de même.

Car, à mon tour de plaider pour le «moi haïssable» sans lequel, je n’aurais sans dou te jamais découvert ce livre d’Isabelle Sandy. Sans lequel ce récit publié en 1923 par la Bibliothèque Plon n’aurait pas résonné avec autant de force dans ma mémoire. Car, vingt-sept ans après la publication de cet ouvrage, je découvrais, enfant, ce pays d’Andorre qui, en ce début des années 50 conservait encore bien des valeurs et des couleurs décrites par la romancière.

L’histoire de la famille Xiriball, autour de laquelle s’organise le roman, est emblématique par rapport à ce qu’étaient les familles andorranes dans cette première moitié du XXe siècle. L’étroitesse du pays, enchâssé dans les montagnes, l’a isolé du reste de l’Europe. Ainsi y maintient-on des pratiques et des mœurs que la modernité et l’ouverture encore balbutiantes des grandes voies de communication n’ont pas encore profanées.

Chez les Xiriball, il y a d’abord, le grand-père et la grand-mère dans la maison desquels est installé Joan, le fils ainé, l’«hereu» (héritier), celui qui a reçu les terres; sa femme Maria et ses trois enfants. Tant que l’aïeul est vivant, il a des droits sur l’ensemble de la famille. Le fils respecte et obéit au père. Anton est un homme autoritaire, son fils Joan, par opposition, est doux et effacé. Le premier petit-fils Xiriball, Nyerro, est né d’un précédent mariage de Joan, il est un peu simple d’esprit. Seul Anton le verrait bien devenir à son tour «hereu». Les deux autres fils de Joan sont beaux et vifs, et Maria, leur mère, veille à ce qu’ils ne soient pas lésés, d’autant que Cisco, l’ainé des deux, a bientôt l’âge de se marier et de pouvoir être désigné comme héritier. Mais le jour même où débute le roman, Cisco tarde à rentrer à la maison et toute la famille, à laquelle s’ajoute Conchita, la jolie cigarière voisine, s’inquiète. Il est arrivé un malheur vient-on leur annoncer: Cisco a été tué par une balle anonyme, lors d’un faux échange de coups de feu entre contrebandiers et gardes civils. Ces derniers ayant tiré en l’air, pour la forme, la mort de Cisco s’avère être un assassinat planifié. Mais qui a tué le fils Xiriball?

Ce meurtre remet en question l’équilibre affectif, social et moral de la famille et met en avant la tristesse des parents, privés de leur fils ainsi que la tristesse de la jeune Conchita qui aimait Cisco d’amour. Mais au delà de la douleur de la perte, c’est l’ordre familial, autrement dit social, que cette mort bouleverse. La question de l’héritage se pose désormais en d’autres termes. Le dernier né n’étant pas en âge de prendre la succession, c’est Nyerro, l’inculte, le simplet capable de violence, qui a des chances d’hériter s’il prend femme.

L’ordre moral est lui aussi menacé: Conchita se retrouve enceinte. Et même si le fruit de ses amours est un Xiriball par le sang, il n’est pas question que cet enfant, hors mariage, s’insinue dans la chaine généalogique qui, depuis des siècles, perdure, fidèle aux lois qui l’ont fondée et qui la confortent : pas de place pour un chainon faible, un enfant du péché. On ne plaisante pas avec la morale. Pour sauver l’honneur de Conchita qu’il aime comme une fille et comme une des siens, Joan Xiriball l’aidera à cacher sa grossesse sous couvert d’hydropisie et se chargera de placer son bébé, une petite fille, dans un orphelinat à la Seo d’Urgell. La famille est supérieure à l’individu qui n’existe que par elle. La famille, c’est d’abord la maison, les champs et, de génération en génération, les gens qui sous la houlette de l’héritier unique, du «cap de casa», la prolongent, l’enrichissent, assurent sa longévité.

La famille andorrane, vieil héritage du Moyen Âge, est l’unité de base de la société, du pays tout entier. Isabelle Sandy substitue souvent au mot «famille» celui de «race» tant est fort le lien historique qui relie entre eux les Andorrans, «hommes d’airain», dit la romancière, forgés à la dure loi de la nature, de la montagne, de la neige, de l’isolement et d’une inflexible morale. C’est la rudesse morale de ces familles andorranes paysannes, leurs lois, leurs rites qui constituent l’essence même de leur identité.

L’intelligence de la romancière réside d’abord dans la mise en place d’une histoire paysanne exemplaire –la préservation du patrimoine et la sauvegarde de l’honneur, aux yeux de Dieu et de ceux des hommes– inscrite dans la géographie d’un pays enclos qui doit sa pérennité à sonchoix de ne pas faire la guerre, de ne pas partager ses terres, de ne pas intégrer ses étrangers.

La manière dont Isabelle Sandy construit son roman, véritable drame paysan, n’est pas sans rapport avec le théâtre et surtout avec l’opéra. Dans ce lieu unique cerné de montagnes, s’élève la voix singulière d’une famille dont le sort tragique reflète les malheurs et le sort du pays tout entier.

L’aventure familiale est là, rondement menée, comme le sont les grands airs du répertoire. En contrepartie, le récitatif –les considérations sur l’histoire, la géographie, la morale du pays– apour tâche d’éclairer toutes les facettes du drame, de l’arracher à son individualité et de le remettre dans le seul contexte légitime, l’aventure collective d’un peuple et son salut. L’élucidation du meurtre n’est pas le but ultime du récit. Elle est un des éléments du drame. Ce qui compte, ce vers quoi tend tout le texte, c’est la réconciliation. La déchirure ouverte dans le tissu familial des Xiriball doit être refermée avec lucidité. On en connait la profondeur, on ne se voile pas la face, on sait tout, on se tait. Il n’y a pas de guerre possible au sein de la famille.

Raccommoder la déchirure appartient d’abord aux femmes. Maria la mère aide à arranger les choses, à envisager l’avenir, à le rendre positif. C’est elle qui la première verra comment enrichir la famille, recoller ensemble des terres que l’histoire avait séparées. Le cœur des humains est à l’image de la terre, il se cicatrise lorsque les deux lèvres de la plaie, les deux bordures des champs peuvent à nouveau être recollées ensemble. Conchita, elle, se plie aux exigences sociales, accepte le plan établi par Maria. Mais en définitive, sur ces bases élaborées par les femmes, ce sont les hommes qui vont porter plus loin la victoire sur l’adversité. L’un d’eux, Joan, le père, par sa bonté d’âme, son courage d’homme timide. L’autre, Angelo, le fils cadet qui, sans renier son statut de «pagès», d’«hereu», a approché le monde du savoir et des connaissances. Il a réuni dans sa main la plume et la charrue, la terre et la loi. Il a refondé la famille.

Isabelle Sandy sait bien que l’inculture mène les peuples à leur perte et que le savoir ne doit pas être le seul apanage des lettrés et des prêtres. Les Xiriball ont su faire fleurir leur peine, prendre appui sur leur malheur pour s’élever dans l’échelle sociale. Dans ce petit pays de paysans et de contrebandiers, les hommes savants et rudes ont toute leur place. La terre d’Andorre décrite par Isabelle Sandy, comme la terre provençale des romans de Giono, ne saurait mentir. La grandeur des hommes est d’en connaitre le prix.

Aquest contingut forma part del monogràfic

©2021 Portella. Tots els drets reservats
Amb el suport de: Govern d'Andorra
Revista associada a: APPEC