De sable et d’émeraude

Sur les chemins de Barcelone, l’armée du général Franco, emmitouflée dans ses couvertures couleur de terre, coule comme un fleuve en crue. Irrésistible, elle emporte déjà sur son passage les premières fortifications en béton que les miliciens valides de 18 à 55 ans, fidèles à la République, ont construi tes autour de leur ville catalane, symbole de liberté. Barcelone va vivre les heures sanglan tes que vécut Madrid en 1936. Carlistes, requêtes phalangistes ont fusionné au nom de l’ordre et de la foi. Franco a en ligne 350.000 hommes. Il renouvelle ses divisions tous les quatre jours. Le colonel Lister, lui, n’a plus d’armée.

En ce dimanche 22 janvier, le président de la Généralité de Catalogne, Lluís Companys, se trouve dans l’abri souterrain du docteur Negrín1 où ils travaillent tous deux aux heures d’alerte. Et ce jour-là, les escadrilles nationalistes ont réapparu dans le ciel de Barcelone, pour faire subir, durant quatre jours, le bombardement le plus tragique qui soit.

Companys est nerveux. Longiligne, un brin vouté comme sous le poids d’un destin qui lui valut déjà tant de succès et tant de dé-faites, il brise le silence le premier.
—Alors —demande-t-il au docteur Negrín— que fait-on maintenant?
—R.é.s.i.s.t.e.r! —répond celui-ci d’une voix calme, en détachant chaque lettre, mais l’air apparemment distrait par une mouche qui volette sur son encrier.

Companys, de l’autre côté du bureau, a réagi au quart de tour. Absurde de «r.é.s.i.s.t.e.r!» Trop tard maintenant! L’armée manque d’armes, de munitions et surtout d’avions. Les pertes sont énormes. On n’est plus dans la configuration de Madrid où l’assaut nationaliste s’est brisé aux portes de la ville.
—Et avec quoi vas-tu défendre Barcelone? Avec tes pilules?

Isabelle Sandy reposa, en soupirant, l’un des hebdomadaires de janvier 39 que son ami Rebés avait abandonné à l’intention de son hôte dans la grande chambre du premier étage de la Casa Guillemó, en plein centre d’Andorra la Vella. On l’appelait du dehors. Il lui fallait donc se hâter. Une Citroën, celle du réalisateur Couzinet, l’attendait déjà en bas sur la place, presque sous son balcon, moteur allumé. Militon, son opérateur, était au volant. Ça sentait tellement l’air ensoleillé des hautes montagnes encore fraiches de rosée, que la romancière célèbre en oublia totalement le récit dramatique de son confrère de Paris Match, correspondant pour l’Espagne –celui-là même qui lui avait suggéré d’écrire en 1938, sur ce même fond de guerre civile, la nouvelle des Nuits andorranes–.

Arxiu Jean-Claude Chevalier.

Mais trois ans plus tard, depuis cette Andorre de 1941, qu’elle remontait maintenant en partie par la rue encombrée des Escaldes pour assister en famille au tournage de l’une des toutes dernières «séquence-extérieur» de «son» film Andorra ou les hommes d’airain –car elle considérait en être plus la génitrice que le réalisateur Couzinet assis près d’elle à l’arrière du véhicule vrombissant–, cette Catalogne de sang et de haine, reconquise puis domptée par les nationalistes de Franco, lui semblait très loin maintenant, dans le confort de ce véhicule de luxe venu la chercher en Ariège.

Et pourtant, aux frontières ouest du pays, toutes proches de Sant Julià, gardées encore par les gendarmes français du colonel Baulard, des mitraillettes ennemies pointaient l’Andorre depuis leurs abris.

Mais sous l’emprise d’un lyrique déni de réalité, cette romancière n’avait jamais autant gouté par les vitres des portières descendues –et ce, en dépit de la poussière de la route en construction–, à cette paix d’azur et d’émeraude qui descendait des cimes andorranes.

Il lui semblait que ce petit pays d’Europe, curieuse relique féodale, à qui elle devait son meilleur succès littéraire de 1923, l’attendait une fois de plus près du lac aux étoiles comme pour un rendez-vous d’amour renouvelé. Et rien de plus.

Sollicité maintes fois pour adaptation par le Septième Art, réécrit pour le théâtre et la radio, son Andorra ou les hommes d’airain, singulière tragédie paysanne sur fond de vérité sociale et d’exotisme, de jalousie fraternelle et d’innocence, avait réussi le tour de force de rassembler, grâce à l’entregent du réalisateur gascon Couzinet, une grande partie des célébrités parisiennes du grand écran. Leur offrant à toutes une parenthèse de liberté sans égal dans ces heures sombres d’une France coupée en deux, entre occupation allemande et révolution nationale maréchaliste.

Arxiu Jean-Claude Chevalier.

Toutes les vedettes qui allaient rencontrer Isabelle Sandy étaient là, à l’arrivée de la Citroën de Couzinet: la nerveuse Jany Holt, Germaine Dermoz, le beau Jean Chevrier, le vieux Joubé, Galland et Jean Rieux d’Albi, le fameux chien Rintintin et son maitre. Bref, le gotha de la pellicule de cette année 1941, heureux d’échapper aux tickets de rationnement, aux fouilles quotidiennes, aux dénonciations, aux rafles inopinées des occupants, et ce, pour quelques heures de tournage dans un décor de rêve!

Les escaliers du célèbre hôtel Mirador démoli aujourd’hui, la Casa de la Vall, berceau du droit andorran, dans son aspect initial, le passage rocheux de Sant Antoni, le pont à arche unique de la Margineda, les églises romanes, purs joyaux d’une foi sans ombre, sans oublier une authentique moisson à Santa Coloma dans un paysage virgilien, tout avait été déjà mis en boites de négatifs celluloïds, quasiment prêts à prendre la route pour «être cuisinés» dans les studios de la Burgus de Royan, sous l’œil bienveillant de la Kriegsmarine.

C’est véritablement ainsi que naquit, dans une heureuse conjonction de personnalités audacieuses et d’évènements historiques favorables, avec l’autorisation du COIC et d’Otto Abetz, dans un parfum régionaliste et maréchaliste de circonstances, le tout premier film «made in France» de cet âge d’or du cinéma européen, dont le thème, somme toute banal, fut transcendé à la fois par des artistes connus à l’époque et par un décor pyrénéen sans égal.

Mais hélas! Les mirobolantes recettes du film Andorra ou les hommes d’airain d’Émile Couzinet, sorti pendant la période de noël de 1942 –film qui resta plus de neuf ans sur les écrans français– devaient monter à la tête de tous ses protagonistes, et ce en dépit de la destruction de son négatif original entreposé dans les studios de Royan. Une sacrée affaire rocambolesque de récupération de droits d’auteur s’en suivit durant laquelle la romancière Isabelle Sandy et Émile Couzinet s’affrontèrent dans un pro cès épique sans concession ni mesures, durant plus de dix ans!

Plus d’un demi siècle après la publication par un tribunal de Paris des «attendus» de cette couteuse affaire, l’auteur de cet article devait se lancer dans l’aventure d’une reconstitution globale de cet affrontement judiciaire en soulevant le voile d’archives inédites mises à sa disposition par des artistes et techniciens du film Andorra.

Grâce à eux, naquit en 2001 une autre vérité, bien différente de celle du procès fait à l’audacieux réalisateur Émile Couzinet pour avoir osé recréer ces fameux «hommes d’airain» sur fond de sable roannais et de montagnes étoilées d’émeraude.

Il·lustració: Joan Xandri

Aquest contingut forma part del monogràfic

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